Le Synpell est intervenu deux fois durant les RMLL (Rencontres Mondiales des Logiciels Libres) et RPLL (Rencontres Professionnelles des Logiciels Libres) 2017, en collaboration avec Minga (association professionnelle et politique) :

Une intervention s’est tenue le matin du 5 juillet plutôt vers les professionnels et une l’après-midi orientée grand public. Elles nous ont permis de rencontrer des interrogations et des pratiques diverses : de l’APELL (Association Professionnelle des Entreprises en Logiciels Libres) Québecoise au CNLL (Conseil National du Logiciel Libre) visant la promotion des entreprises françaises via une fédération d’associations régionales, en passant par des acteurs professionnels directs (Algoo, Atreal, etc.).

En voici le contenu :

Minga : Pour garder les pieds sur terre, vive l’engagement syndical !

Pour dire ce qui conduit Minga à retrouver aujourd’hui de l’attrait pour un truc que nous trouvions un peu vieillot il n’y a pas si longtemps, l’engagement syndical, il convient de préciser un peu d’où l’on vient.

Minga est une association qui rassemble une soixantaine d’acteurs professionnels (couvrant un large éventail de métiers) qui défendent un certain nombre de revendications en commun :

  • la première, qui peut paraître un peu triviale, c’est de vivre dignement de son travail (quel que soit son statut) et que le travail fourni favorise des liens de coopération plutôt que d’exploitation,
  • La seconde, c’est de bénéficier d’une protection sociale de qualité (on peut être malade, on a le droit de prendre des congés, et d’avoir une vie sociale qui ne soit pas exclusivement tournée vers le travail… ).

Or, dans un contexte de financiarisation de l’économie, il ne suffit pas de bien faire son travail pour que ces 2 points se réalisent. On a plutôt vite fait de se retrouver prisonnier d’un « travail sans qualité » pour préserver son emploi (comble du tragique : même au sein d’une entreprise que l’on a fondée !). Si l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme relie le droit de tirer un revenu décent de son travail et de bénéficier d’une protection sociale au droit de s’affilier à un syndicat ou d’en créer un, c’est bien que la justice sociale n’est pas qu’une affaire de principe moral à défendre, mais bien aussi de rapport de force social à construire.

Il est facile de croire que l’on peut s’en exonérer et se laisser gagner par la folie des grandeurs, particulièrement dans le secteur de l’édition informatique et d’autant plus que le système laisse entendre qu’il peut être subverti par de la technique, grâce au code magique d’un geek génial !A la fin des années 90, quand la bulle internet n’avait pas encore éclaté, certains gérants de start-up croyaient avoir inventé la formule magique d’un capitalisme sans friction. Les annonces de Alan Greenspan, président de la réserve fédérale des U.S.A., déclarant que les arbres ne peuvent pas monter jusqu’au ciel, avait mis à terre, du jour au lendemain, le règne de ces marchands de rêve. Après avoir levé des capitaux sur un potentiel de croissance à deux chiffres, n’ayant pas réussi à refourguer à temps leurs « actifs » (artificiellement valorisés sur une promesse de croissance affichée), ils en sont arrivés à se demander : « on vend quoi ?, c’est quoi nos produits ? ».

Cette période a beaucoup de similitudes avec la ruée vers l’or, où ceux qui ont vraiment fait de l’argent sont les vendeurs de pèle et de pioche et les tenanciers de saloon et de cabaret. Pas les mineurs ! L’origine de la fortune Trump en témoigne; le grand-père de Donald ayant su tirer profit de la Ruée vers l’or du Klondike, dans la ville champignon de Dawson City, en ouvrant un restaurant bordel dont les capitaux lui ont permis de se lancer dans l’immobilier à New York par la suite.

L’engagement syndical est un acte de lucidité. Il évite de croire que le marché peut s’auto-réguler tout seul par des « entrepreneurs du changement », soient-ils animés des meilleures intentions du monde. Et ça l’est d’autant plus quand l’on a l’ambition de promouvoir des biens communs; une perspective qui rend encore plus saillantes les questions qu’un tel engagement soulève :

Comment développer une organisation syndicale qui ne finisse pas par épouser un discours patronal de petit patron à la remorque du MEDEF ? L’évolution de l’organisation des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES), à ce sujet, étant significative.

Comment créer une organisation syndicale qui ne soit pas corporatiste, réduit à l’addition d’intérêts particuliers catégoriels considérant que seul l’État se devrait d’être garant, à lui seul, de l’intérêt général ?

Comment dialoguer et établir des alliances avec le reste du monde du travail, doublement bousculé par les évolutions du numérique et la réforme du code du travail ?

Comment dépasser un compromis social-démocrate fondé exclusivement sur la répartition des revenus entre les intérêts du capital et ceux du travail, pour se frotter à la question de la propriété des moyens de production par la promotion de bien commun ?

Ouvrons le débat !

Synpell : Une mise en perspective de l’engagement syndical par les pratiques

Une création singulière

La rupture entre travail et entreprises nous est revenue en pleine figure lors de la création du Syndicat. Ce n’est qu’une anecdote, mais elle est révélatrice : Pour créer un syndicat professionnel, il faut déposer ses statuts en Mairie. Je suis donc parti à la Mairie de Quimper (où se trouve son siège). Baladé de service en service, j’ai fini par me retrouver dans les locaux des syndicats de salariés de l’administration. Face à la déléguée syndicale du syndicat majoritaire (CFDT), j’essaie d’expliquer ce que je cherche à faire. Sur ses gardes, j’essuie une vague de méfiance :

– Vous souhaitez créer un nouveau syndicat en Mairie ? Vous représentez quelle centrale ???
– Non je cherche à déposer les statuts d’un syndicat professionnel, pour les éditeurs de logiciels libres… vous connaissez ? Libre Office, Linux, Firefox…
– Un syndicat professionnel ? Vous voulez dire « ceux qui sont en face de nous sur les tables de négociation » ? Vous jouez pour le patronat donc…

Comment expliquer rapidement que cette dichotomie n’est pas parlante pour le Synpell ? Que tous les membres sont des sociétés pilotées d’abord par leurs salariés, par exemple sous forme coopérartive ? Bref, difficile pour des syndicalistes salariés de longue date de comprendre qu’il est possible de défendre l’intérêt général autant que des intérêts particuliers, et que les intérêts d’une entreprise peuvent croiser ceux de ses salariés, voire qu’ils croisent en fait NÉCESSAIREMENT ceux des salariés…

La naissance de l’idée d’une organisation syndicale pour les éditeurs de logiciels libres

L’idée du Synpell (le Syndicat Professionnel des Éditeurs de Logiciels Libres) est née à Libre Informatique, « au sein de Minga ». Les nombreux échanges entre membres sur nos pratiques métiers et les prises de positions de l’organisation parfois complexes mais toujours fondées sur des réalités professionnelles ont permis l’émergence chez nous d’une pensée au-delà de la Coopérative. Le travail avec les artisans semenciers (produisant des semences libres), la proximité (géographique et politique) avec le Syndicat des Récoltants d’Algues de Rive (via André Berthoux), la question des livreurs à vélo (avec le scandale social de Take Eat Easy) et bien d’autres, ont permis de rendre palpable, de manière décentrée sur nos métiers, la question et l’importance de l’engagment syndical.

Des intérêts particuliers à l’intérêt général

En parallèle se jouaient en 2015 l' »agreement » entre Microsoft et l’Éducation Nationale (pour soit-disant 10M€), le projet de loi de finances qui pouvait rendre illicite l’usage de logiciels libres de caisse ou de facturation, et un marché public local citant explicitement Microsoft (ce qui est absolument illégal). Sur ces situations, nous n’avions que des associations pour monter au créneau sur l’intérêt général, alors que les intérêts professionnels du secteur n’étaient pas soutenus, car non représentés dans le débat. Loin de moi l’idée que les positionnements de l’APRIL par exemple n’aient été insuffisants, ils étaient juste incomplets… Car l’on ne dit pas la même chose du point de vue d’une association qui « promeut et défend le logiciel libre » et du point de vue d’acteurs professionnels syndiqués. Il n’en résulte pas non plus les mêmes réactions, les mêmes interlocuteurs et les mêmes tensions.

Ainsi, toutes proportions gardées, le marché public a été invalidé du jour au lendemain, suite à l’action coordonnée du GUL local et du Synpell ; Les décrets d’application de la loi de finance ont permis d’ébaucher un statut pour les éditeurs de logiciels libres et pour les libertés garanties par les logiciels libres… Ces sujets ne sont jamais clos, mais c’est un début. Par ces actions, nous avons défendu l’intérêt général à travers nos intérêts particuliers… et je pense que notre point de vue pleinement assumé (difficile de faire autrement quand on agit au nom d’un Syndicat, fut-il « professionnel ») a largement contribué à notre légitimité sur ces sujets.

Producteurs de biens communs

Parler au nom du syndicat professionnel des éditeurs de logiciels libres implique d’être producteur (directement ou non) de biens communs. À partir de ce point de vue, la question de l’intérêt général est éminemment importante à articuler avec les intérêts particuliers des membres du Syndicat. La question n’est pas simple. Pour autant, nous qui faisons vivre des Sociétés produisant des logiciels libres, c’est quotidiennement que nous devons répondre à la question du « mais comment payez-vous vos XX salariés en produisant du libre ? » et c’est quotidiennement qu’il nous faut innover économiquement, professionnellement et socialement pour relever ce défi. C’est que nous sommes déjà dans la recherche du résultat de cette équation.